Jeudi 8 mars 2012
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14:50
C'est une horreur sans nom.
D'abord il y a la préparation, la traque: ça peut durer des mois, des années. Comme on fatigue un poisson avant de le tirer hors de l'eau. Insultes, coups... Petit à petit, on s'enfonce, on n'y
voit plus très clair. C'est d'abord la peur, puis la colère, les tentatives de révoltes -mais on est trop faible-. Alors c'est l'abandon. L'abandon à un infini désespoir, à la douleur. A terre,
le chasseur continue de me rouer de coups. Et j'espère naïvement que ça fera moins mal si j'arrête de me débattre.
Seule, devant tout le monde, à espérer que quelqu'un réagisse, ne serait ce qu'un adulte. Mais personne n'intervient.
Cette fois la cible est prête! Fatiguée, elle a lâché ses dernières défenses. C'est le moment de donner le coup fatal. C'est simple, d'une simplicité ironiquement enfantine. Il suffit d'être tout
d'un coup gentil avec elle. Et si jamais elle reprend un peu trop confiance en elle, les menaces d'une efficacité remarquable.
Mets toi à genoux maintenant.
C'est rapide et interminable. J'ai le cerveau embrumé, je ne comprends pas ce qu'il se passe. Depuis combien de temps je suis là? Le soleil m'éblouit. Je ne vois rien. Je ne connais pas ce goût.
J'ai envie de vomir. Je dois être fière ou je dois avoir honte? Je ne sais pas. Je ne sais plus.
Et maintenant, je suis où? Comment je suis arrivée ici? Il fait noir. Et ça restera très longtemps noir dans ma tête.
Deux ans en fait. L'obscurité totale, presque à oublier tout ça. A ne jamais y repenser. Et pourtant, j'ai mal. Je me fais du mal. Je me brûle, je me coupe, comme pour essayer de réveiller
quelque chose. Je ne ressens rien. Je m'enfonce...
Et tout d'un coup, je comprends. Je crie. JE HURLE DE DOULEUR. Je me débats avec deux ans de retard. J'ai compris. Ce qu'il s'est passé, pourquoi j'ai mal. Ça s'appelle un viol. Je crie, je
pleure, je vomis. Mais il est trop tard. Je ne veux pas de tout ça, je refuse. Trop tard. Tout d'un coup je comprends, et j'essaye d'arracher ma peau avec mes ongles. Je m'arrache les cheveux, me
griffe, je ne peux pas supporter ce corps. La honte, comme une couche de saleté agrippée à ma peau. Mais rien ne peut l'enlever. Soudain j'y pense tout le temps, tous les jours, à chaque minute
qui passe c'est le flash back.
Je veux mourir.
Ce n'est pas la première fois que j'essaye, mais cette fois ci il n'y aura aucune retenue.
Et je meurs...
Je passe deux semaines dans une sorte de coma, entre deux couloirs d'hôpital. Autour de moi il y a beaucoup de machines, de "bip" et de "pschit" et de "plop". Respirateur artificiel, des chiffres
et des courbes sur tous les écrans. Il y a des gens qui entrent et qui sortent, qui souffrent et qui meurent. Je passe deux semaines à raconter toujours la même histoire à tous les psys qu'on me
présente, tout en observant le goutte à goutte qui s'écoule dans mes veines pour essayer de me sauver. Pile ou face.
Les mois passent. Je ne vais pas mieux. J'ai toujours aussi honte, toujours aussi mal. J'essaye de détruire la moindre petite partiel humaine qui reste en moi. J'essaye de m'abrutir à coups de
drogues et d'alcool. Je veux oublier. C'est intéressant, mais pas très constructif.
Et finalement, j'essaye de me battre. Juste pour voir ce que ça fait. Juste pour voir des gens qui m'aiment sourire, pour une fois. C'est dur, c'est pas facile, et tous les jours j'ai envie
d'abandonner. J'ai parfois du mal à saisir.
Ça va très très vite. Et avant de pouvoir dire ouf, je me retrouve un matin, dehors. Je viens de sortir du commissariat.
J'allume une cigarette, je sèche mes larmes. Et j'ai le sourire.
Pour ce qui est du reste, ça n'a plus grande importance. Je commence à vivre après des années de dépression. Je suis en train de reconstruire, avec l'aide de personnes importantes pour moi.
La seule chose importante à retenir dans toute cette histoire, c'est que je n'ai pas cru une seule seconde que j'allais y arriver. J'ai toujours cru que j'étais foutue. Mais malgré ça j'ai jamais
baissé les bras, et aujourd'hui j'ai gagné. Et ça valait vraiment le coup.